PD James et la madeleine de Proust

pd-James-742374    Le 27 novembre dernier la grande prêtresse du roman policier britannique, PD James, nous quittait. Pour une fois, pas de mystères autour de cette mort-là, mais une vie bien vécue dans laquelle elle a remplacé les malheurs et les chagrins de sa vie par des histoires de meurtres violents que l’on finit par résoudre, forcément.  J’ai toujours aimé les polars de PD James: élégants, remplis d’ironie, dramatiques à souhait et où l’effet de surprise tient autant à l’identité du coupable qu’à cette retenue si britannique dont on attend tout, sauf un crime odieux. Froideur et passion, deux émotions dont la coexistence ne cesse de me fasciner. Que dire de l’inspecteur Adam Dalgliesh, qui bien avant le commissaire Adamsberg de Fred Vargas ou encore Kurt Wallander d’Henning Mankell, hantait mes rêves de jeune fille? Quand d’autres adolescentes se languissaient des pop stars des années 90, je suivais avec fascination l’étrange Dalgliesh, brun ténébreux au coeur solitaire, à l’intelligence sensible et à la patience redoutable. Tout pour me plaire…

Seulement voilà, cela faisait des années que je n’avais pas ouvert un PD James. Alors qu’elle m’avait accompagné pendant de nombreuses années, je l’avais tout simplement oubliée, elle et et son mystérieux Dalgliesh. Mais n’est-ce pas là le propre des amours adolescentes, passionnées et éphémères? À l’annonce de sa mort, je me suis sentie surprise et honteuse. Comment avais-je pu ainsi la trahir, comment avais-je pu oublier ces heures de plaisir à côtoyer les assassins aux bras de mon cher inspecteur ? Et là, subitement, au milieu de ma culpabilité absurde, alors que la vieille dame pose son regard énigmatique sur moi, un souvenir refait surface. Fulgurant, étonnant, oublié. L’odeur du passé me remplit les narines et plouf, la madeleine de la réminiscence éclabousse ma table d’écrivain.

Nous sommes vers le milieu des années 80, un vendredi soir et j’ai une dizaine d’années. Le vendredi soir, c’est sacré parce que j’ai le droit de veiller tard et de regarder l’émission de Bernard Pivot, Apostrophes. Chez nous, regarder Pivot c’était comme aller à la messe: toute la famille s’y mettait, il était interdit de parler ou de jurer pendant le sermon littéraire et à la fin, nous étions certains de trouver dans les livres proposés cette semaine-là, une chance de salut. Ce soir-là, Pivot avait invité une drôle de britannique, la grande PD James, reine du whodunit, et l’une des rares femmes à l’époque à exceller dans ce genre littéraire. Et me voilà pendue aux lèvres de cette dame, à l’accent irréprochable, qui explique avec calme et ironie comment elle puise dans sa liste de monstruosités pour écrire ses romans policiers. Je me vois encore, avec une précision étrange, subjuguée par son charme désuet, par sa capacité à voir derrière une scène ennuyeuse de la vie quotidienne un aveu de meurtre sadique et, au delà de la maîtrise de son imagination extravagante, l’expression de la liberté féminine la plus pure. Et là, je me souviens m’être dit, avec un aplomb qui me surprend encore, qu’un jour moi aussi j’écrirai et moi aussi je serai cette dame qui enchante les autres avec ses histoires à dormir debout.

La mémoire est une machine bien curieuse.  Il m’aura fallu près de 30 ans, et la mort de cette chère Phyllis, pour me souvenir du moment où j’ai voulu, du plus profond de moi-même, devenir écrivain. Ou peut-être, tout simplement, devenir une femme qui se sent libre parce que son imagination n’a plus aucune bride. PD James avait bien raison: “Cela fait plusieurs siècles déjà que nous avons admis que les femmes ont une âme. N’est-il pas grand temps d’admettre qu’elles ont également un cerveau?»

 

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